Si on parlait des troubles digestifs chez le sportif ?

Nutriments , Santé
Si on parlait des troubles digestifs chez le sportif ?

Quand on évoque les problèmes des sportifs, on pense avant tout à leurs muscles, à leurs articulations, parfois à leur cœur. On n’évoque que rarement leurs troubles digestifs. Méconnus, souvent tabous, ces troubles restent un sujet sensible : handicapants, parfois lourds de conséquences, il est important de les comprendre et de les prévenir.

Comment se manifestent les troubles digestifs chez le sportif ?

Touchant en premier lieu les sportifs d’endurance comme les marathoniens, ces troubles digestifs se manifestent par :

  • Des crampes et des douleurs intestinales,
  • Des diarrhées, parfois sanglantes,
  • Des nausées,
  • Des vomissements,
  • Un reflux gastro-œsophagien,
  • Des difficultés à s’alimenter,
  • Des hémorragies digestives (1).

Elles se présentent au cours de l’activité ou juste après, chez des personnes qui ne présentaient aucun symptôme au préalable (2). Leur prévalence est importante puisque ce sont 37 à 70% des athlètes qui les subissent pendant une course ou dans les suites immédiates d’une compétition.

Plus que gênantes, elles forceront le sportif à suspendre son effort et pourront, dans le cas des hémorragies digestives, représenter des urgences cliniques.

Une fatigabilité souvent liée à une anémie, des atteintes au foie ou au pancréas (3) ou bien encore la sensation que certains aliments “ne passent pas bien” pourront apparaître.

En ligne de mire : l’ischémie reperfusion

On a longtemps incriminé les impacts liés à la course à pieds comme principaux responsables des troubles intestinaux des sportifs. Or, depuis les années 90 (4), on sait que la cause de ces troubles n’est pas uniquement mécanique.

Notre corps, et tout particulièrement notre intestin, ne serait pas tout à fait apte à surmonter un effort physique intense et prolongé.

Durant l’exercice, des radicaux libres sont sécrétés en très grande quantité. Ces molécules issues de la métabolisation de l’oxygène et de l’azote par notre corps tendent à accélérer les processus dégénératifs de nos cellules.

Si notre organisme sait normalement se défendre pour rétablir un équilibre, il doit, durant l’effort intense, faire face à un afflux massif de radicaux libres. En réponse, il libère des défenses anti-radicalaires de manière très importante… jusqu’à un quasi-épuisement.

Chez le sportif, cette arrivée massive de radicaux libres au niveau des intestins est liée au phénomène d’ischémie reperfusion (5). Si le terme est compliqué, ce qu’il désigne est simple. Durant l’effort, l’afflux sanguin se fait de manière privilégiée vers les muscles (cœur, jambes, bras..). En contrepartie, l’irrigation sanguine de l’intestin chute considérablement (à 70% du VO2max, le flux sanguin au niveau intestinal est diminué d’environ 80% ! ). Ce phénomène explique en partie les crampes, les diarrhées et les nausées rencontrées par le sportif. La fluctuation du niveau d’oxygène au niveau intestinal va induire une production radicalaire accrue et ainsi, avec des efforts physiques répétés, une dégradation importante des cellules de l’intestin.

L’hyperperméabilité intestinale

Cette attaque massive des radicaux libres au niveau des jonctions serrées de l’intestin qui assurent l’étanchéité des parois cause une porosité. On appelle cela l’hyperperméabilité intestinale (5). L’intestin ne remplit plus son rôle de "gare de triage". Des substances (bactéries, toxiques, polluants, additifs, …) passent alors de manière incontrôlée la barrière intestinale. En lui-même, de part la production d’une grande quantité de radicaux libres, l’exercice tend à accroître ce phénomène. Mais, lorsque les efforts sont répétés et intenses, un syndrome de perméabilité intestinale (“leaky gut syndrom”) peut apparaître. Cette porosité des muqueuses devient chronique, couplée à un état inflammatoire et pro-oxydatif qui favorise la baisse des défenses immunitaires.

Cet état, fréquent chez les sportifs, est susceptible de créer une endotoxinose, c’est à dire que des débris bactériens vont se retrouver dans le sang. Cette "endotoxinose" fait apparaître des malaises, des épisodes de torpeur, des états grippaux après une longue course (6). Sur le long terme, des tendinites à répétition (7), des douleurs chroniques, des allergies, des intolérances alimentaires ou des maladies auto-immunes (8) sont susceptibles d’apparaître.

Quelles sont les facteurs aggravants ?

Un certain nombres de facteurs physiopathologiques tend à aggraver les troubles digestifs chez le sportif (9).

Les erreurs diététiques

L’alimentation du sportif est partie prenante de la bonne santé de son système digestif durant l’effort et au-delà. Un certain nombre d'écueils, qui repose sur de vieilles croyances, est à éviter :

  • L’hyperconcentration de la prise alimentaire avant et/ou pendant et/ou après l’effort, notamment en glucides qui ont tendance à fermenter.
  • Des repas trop copieux en amont de l’effort, trop riches en lipides et/ou fibres ou pris trop peu de temps avant l’épreuve.
  • Une alimentation faible en lipides et tout particulièrement en Oméga 3 qui sont de puissants anti-radicalaires.
  • Le non-respect d’un régime d’éviction en cas d’intolérances ou de sensibilités alimentaires. Sur un terrain inflammatoire, on recommandera au sportif de s’aiguiller vers régime sans gluten et/ou sans lactose au moins durant la période pré-compétitive.
  • Une mauvaise mastication des aliments entraînant une mal-digestion et une ma-assimilation.
  • La consommation de boissons hypertoniques et/ou énergisantes avant la course. N’oublions pas que la caféine est un excitant qui peut aussi agir comme un laxatif (11). Les boissons glacées sont également à bannir.
  • Une déshydratation. Beaucoup de coureurs commencent à boire trop tard durant la course.

La prise de certains médicaments

Beaucoup de sportifs s’auto-prescrivent des anti-inflammatoires (AINS) avant une épreuve (10). Ces médicaments tendent à accroître de manière importante le phénomène de porosité de l’intestin et peuvent provoquer des saignements gastro-intestinaux, voire des ulcères (12). Leur utilisation pour les blessures sportives est aujourd’hui largement remise en question relativement à la balance risques/bénéfices.

Quelle prévention ?

Contre les troubles intestinaux rencontrés par les sportifs, la démarche est avant tout prophylactique : il s’agit d’agir en amont, même si certains compléments alimentaires peuvent également jouer un rôle réparateur.

L’alimentation

L’alimentation joue un rôle majeur dans la prévention des troubles digestifs. Deux éléments sont particulièrement intéressants en matière de prévention : l’importance des apports en acides gras et un régime d’éviction raisonnable.

Pour des soucis de minceur et/ou de performance, de nombreux sportifs excluent sans distinction les graisses de leur alimentation. Or, les acides gras assurent des fonctions de première importance en ce qui concerne l’équilibre digestif (13). S’ils sont d’importants pourvoyeurs d’énergie notamment lors des efforts de longue durée, ils sont primordiaux pour lutter contre l’inflammation et renforcer les défenses immunitaire. Ceci est tout particulièrement vrai pour les Oméga 3 qui agissent comme de puissants actifs contre les radicaux libres et permettent d’éviter ou du moins de limiter les symptômes liés à l’ischémie-reperfusion (5). Il convient donc de consommer régulièrement :

  • Des poissons gras (saumon, hareng, sardines, maquereau),
  • De l’huile de colza,
  • Des fruits à coques (noix, amandes, noisettes…),
  • Des légumes verts.

Un régime d’épargne digestive inspiré du modèle crétois est un bon réflexe à adopter (5) et ce tout particulièrement avant une compétition sportive.

Ensuite, et puisque l’hyperperméabilité intestinale créer des intolérances ou sensibilités alimentaires, le sportif gagnera à connaître les aliments qui lui provoquent des désagréments. Il gagnera, ne serait-ce qu’un temps, à les exclure de son alimentation. Il ne s’agit pas de bannir en bloc tous les allergènes potentiels mais d’adopter une démarche raisonnée (5).

Les compléments alimentaires

La nutrithérapie est d’une aide très précieuse pour prévenir les troubles digestifs chez le sportif mais également pour améliorer la réparation de la muqueuse intestinale. Pour ce faire, il est recommandé d’adopter :

  • Les probiotiques. Puisque la flore intestinale est dégradée via l’afflux massif de radicaux libres dus à l’ischémie reperfusion, il sera utile d'utiliser des probiotiques afin de la rééquilibrer et de prévenir l’endotoxinose.
  • La L-glutamine, qui contribue au rétablissement de la perméabilité intestinale (16) à raison d’au moins 2 gr par jour.
  • Des anti-oxydants qui vont aider le corps à lutter contre les radicaux libres. La quercétine, pigment d’origine végétale qui fait partie de la famille flavonoïdes, est particulièrement intéressante en vertu de ses propriétés anti-inflammatoires et de sa faculté à inhiber l’histamine à l’origine de nombreuses réaction allergiques.
  • Des oméga 3. Si les apports alimentaires ne sont pas suffisants, une supplémentation en oméga 3 contribuera à renforcer l’immunité et à lutter contre l'inflammation.

N’oubliez pas que la performance ne vient pas des jambes ni de la tête mais du système digestif. Il importe d’en prendre soin !

Sources :

(1)Watelet, J. (2008). Manifestations digestives chez le sportif. La lettre de l’hépato-gastroentérologue, 5, 170-176.
(2)FOGOROS RN (1980) : Gastro-intestinal disturbances in runners : “runner’s trot”. JAMA, 243 : 1743-4.
(3) Watelet, J., & Bigard, M. A. (2005). Troubles hépato-digestifs du sportif. Gastroentérologie clinique et biologique, 29(5), 522-532.
(4)BROUNS F, BECKERS E (1993) : Is gut an athletic organ? Sports Med., 15 (4) : 242-57
(5) Riché, D. (2004). Hyperperméabilité intestinale chez le sportif. Mécanismes, conséquences et prise en charge nutritionnelle. Nafas, 2(3), 17-29.
(6) BROCK-UTNE J, GAFFIN S & Coll (1988) : Endotoxaemia in exhausted runners after a long-distance race. S.Afr.Med.J., 73.)
(7)CHOS D, RICHE D (2001) : “Diététique et micro-nutrition du sportif”, Vigot Ed
(8) (4) Fasano A. Leaky gut and autoimmune diseases. Clin Rev Allergy Immunol. 2012 Feb;42(1):71-8. doi: 10.1007/s12016-011-8291-x.
(9)Gremion, G. (2011). Troubles gastro-intestinaux et activités sportives. Rev Med Suisse, 7, 1525-1528.
(10)Gisolfi CV. Is the GI system built for exercise ? News Physiol Sci 2000;15:114-9.
(11)Porter AM. Marathon running and the caecal slap syndrome. Br J Sports Med 1982;16:178.
(12)Ziltener, J. L., Leal, S., & Fournier, P. E. (2010). Non-steroidal anti-inflammatory drugs for athletes: an update. Annals of physical and rehabilitation medicine, 53(4), 278-288.
(13) HILLIER K, JEWELL R & Coll (1991) : Incorporation of fatty acids from fish oil and olive oil into colonic mucosal lipids and effects upon eicosanoid synthesis in inflammatory bowel disease. Gut, 32 : 1151-5
(14)VENAKATRAMAN JT, CHU W (1999) : Effects of dietary w3 and w6 lipids and vitamin E on proliferative response, lymphoid cell subsets, production of cytokines by spleen cells and splenic protein levels for cytokines and oncogenes in MRL/MpJ-1pr mice. J.Nutr.Biochem., 10 : 582-97.
(15)GOLDIN BR (1998) : Health benefits of probiotics. Brit.J.Nutr., 80 (Suppl.2) : S203-S207
(16)Zuhl MN, Lanphere KR, Kravitz L, Mermier CM, Schneider S, Dokladny K, Moseley PL. Effects of oral glutamine supplementation on exercise-induced gastrointestinal permeability and tight junction protein expression. J Appl Physiol (1985). 2014 Jan 15;116(2):183-91
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